On se rencontre une seule fois.

On se rencontre une seule fois.

par Isabelle Pariente-Butterlin

 

Un étudiant, après une longue soutenance de thèse, qui est un rituel toujours épuisant, me dit, pendant que je lui serre la main et que j’énonce assez banalement que je suis contente de l’avoir rencontré : “vous savez, chez moi, on a un dicton: on dit qu’on rencontre les gens une seule fois, après, ça y est, on les connaît”. Et soudain la vérité de cette phrase me saisit. Je lui disais une banalité qui faisait à peine sens, et au-delà de ces mots vides de sens, il répondait à l’essentiel.

Il y a parfois des éclats de sagesse qui éclairent immédiatement celui qui les reçoit.

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Je m’en tiens à cette bribe de sagesse : “on se rencontre une seule fois”.

Sans doute faut-il être infiniment attentif à l’instant de la rencontre. Mais précisément il échappe, on ne sait jamais si on va revoir les silhouettes qu’on croise, ou si elles vont apparaître et disparaître, alors on ne fait pas attention, et ce moment essentiel où l’autre se dévoile un instant dans sa vérité nous échappe presque à chaque fois.

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Je me demande si les êtres ont une certaine façon de déplacer l’air autour d’eux qui immédiatement nous convient ou nous disconvient. J’ai fini par admettre qu’il y a souvent une vérité de l’intuition des êtres et de leur vérité. Mais qu’est-ce que la vérité d’un être ? Est-ce qu’on ne passe son temps à tenter d’exister, à tenter de trouver des possibles pour dessiner son existence ? Alors qu’est-ce que la vérité d’un être que les autres perçoivent alors que lui ne la sait pas ? Je n’ai pas vraiment d’hypothèse mais seules les questions sont en partage, n’est-ce pas ?

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Avons-nous, sur Internet, une certaine façon de scinder le silence pour commencer à parler que les autres entendent dans notre façon de commencer à écrire ?

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Et cette étrange façon qui est la nôtre de tenir à notre moi, alors que certainement, pour partie, nous ne pouvons pas faire autrement que le haïr. C’est un des aspects auxquels je ne parviens pas à souscrire dans le monde contemporain dans lequel, que nous le voulions ou non, nous nous trouvons plongés (il n’y a pas de moyen de lui échapper).

J’en suis restée à cette affirmation de Pascal : le moi est haïssable. Je ne vois aucune raison de penser qu’il prévaut, qu’il importe, qu’il a du sens. Seules les rencontres donnent du sens à cela simplement: être ce que nous sommes.

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Impression. Ce mot de peintre, au-delà de la rationalité. Il me semble que les autres, leur présence, nous impressionne. Que nous sommes sensibles à l’air qu’ils déplacent, à leur manière de scinder le silence, de le laisser revenir, quand ils ont fini de parler. Comme si nous leur portions une attention photographique. Nous nous laissons impressionnés par eux. Et quelque infime part de leur vérité nous atteint alors, sans que nous y portions attention, indépendamment de nos efforts, de nos distractions, de nos attentes, et de nos déceptions.

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Je m’en tiens à ces mots : impression, intuition des autres et de leur présence. On se rencontre une seule fois.

@ Convivio

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