Relazioni spirituali. [Dans la conscience pure de ce que nous sommes]

Relazioni spirituali.[Dans la conscience pure de ce que nous sommes]

par Isabelle Pariente-Butterlin

Je me souviens de cet article de Jean-Louis Chrétien, dans la Revue de métaphysique et de morale, sur le langage des anges et la communication angélique. Je l’ai lu un après-midi immense, dans la salle la plus retirée d’une bibliothèque, dans le cocon des livres et du silence.

Je me souviens d’avoir parcouru des yeux, sans pouvoir les en détacher, et de la conscience, sans pouvoir plus l’en détacher, cet idéal de communication des anges, de cette communication parfaite, d’esprit à esprit,

sans rien en elle qui pèse ou qui pose,

je me souviens de cette transparence de la pensée de l’un à celle de l’autre, indiquée là, sous mes yeux, hors d’atteinte pour nous (et néanmoins il était possible de se la représenter), transparence de la pensée à elle-même et à celle de l’autre ange, écoutant et écouté, sans la médiation de la voix et du corps. Les anges n’étant pas corporels se parlent d’esprit à esprit, n’ont pas besoin de la médiation de la voix, du corps, de la présence, des mimiques, des gestes, du souffle, des soupirs, des silences.

Communication pure et parfaite, à nous étrangère. Relazioni spirituali.

De quoi doit-elle se défaire et à quoi doit-elle renoncer pour être: communication angélique? Idéal de perfection dans la communication angélique, de la représentation de laquelle nous retombons dans l’impossible qu’elle nous est, dans le corporel dans lequel nous nous empêtrons. L’avoir pensée nous demande de revenir à ce que nous sommes. Il se produit alors comme un effort d’être dont nous n’avions pas l’habitude, ou dont nous n’avions pas conscience.

Il y a dans nos phrases la présence de nos corps, par la présence marquée, respirée de nos hésitations, dans le déploiement arrêté, ou retenu, ou laissé libre de notre souffle dans la ponctuation, qui les arrête ou les lance à l’assaut du silence. Il y a, dans nos phrases, notre présence toute entière, corporelle et spirituelle. Il y a, dans notre phrasé, nos élans et leur fragilité. Il y a, je le sais, je le remarque, et à le remarquer mon oreille y est devenue de plus en plus sensible, dans le déploiement de ce que nous disons, la force de notre faiblesse, selon les mots de Nietzsche. Nous avons tous, en nous, inscrite en nous, dans notre fatigue, notre émotion, notre main qui a tremblé, notre sourire qui s’est effacé, nous avons en nous, la force de notre faiblesse.

Communication imparfaite. Je reviens à elle, dans la pente naturelle de la pensée. Elle porte la force de notre faiblesse en elle, la force de la faiblesse de notre corps, qui se dérobe et nous porte dans le monde, avec cette manière qui est la sienne de se dérober et de nous porter, le rythme de nos pas signe notre venue dans l’espace de la communication:

il s’avance pour parler, il a une manière qui n’est que de lui seul, de s’avancer dans cet espace, de se mettre au centre des regards, d’accepter cette épreuve là, et de se mettre à parler, de lancer sa voix contre le silence, de briser en fragments de ponctuation le silence qui, il y a quelques instants encore, l’enserrait.

Communication imparfaite, modelant nos phrases, les modulant, leur imposant son rythme et sa musicalité propre.

C’est la possibilité même de la musique qui est toute entière dans notre imperfection et dans l’imperfection de notre phrasé, et dans notre souffle, arrêté, retenu dans nos phrases. Notre langage est musique de son imperfection même, c’est d’elle seule qu’il devient musique dans laquelle le silence est une respiration. Relazioni spirituali. Les phrases que nous nous écrivons portent cette musique interne de notre être et le battement de notre cœur, dans la pulsation qu’elles déploient.

Nous nous parlons sans nous connaître. Nous nous parlons sans nous être vus. Nous nous parlons. De présence à présence. Dans l’imperfection de notre langage. Dans la force de notre faiblesse. Faiblesse de nous, humains, que nous avons retournée en force. Nous nous parlons sans nous connaître. Dans la conscience pure de ce que nous sommes: cette imperfection d’être qui fait notre humanité.

 

[@ Convivio]

 

 

Comments are closed.