«Time Line [Panta rei _ ?_]».

«Time line [Panta rei _ ?_]».

par Isabelle Pariente-Butterlin

L’espace. Intérieur et extérieur. Tout est question d’espace, et les métaphores spatiales, que Bergson a si souvent critiquées, nous traversent, nous n’y pouvons rien. L’espace de la représentation, de la présentation de soi, s’ouvre sur la Time Line, en dépit de son défilement temporel. On voudrait la penser dans la temporalité du panta rei, mais il est difficile de ne pas la voir comme un espace social, ouvert, plus ou moins, comme le sont tous les espaces sociaux.

La question est: à quoi sert cet espace social? S’il s’agit d’une mise en scène de soi, nous n’avons pas grand chose à y gagner, ni à en attendre, sinon des gratifications narcissiques, qui ne viendront jamais et nous conduiront à toujours plus de mise en scène de soi. Le jeu me paraît un peu vain, pour tout dire.

Cet espace n’aurait de sens que dans la discussion des opinions et les conversations et les échanges. On a attendu d’Internet qu’il soit le renouveau de la démocratie mais on sait bien que la démocratie passe par le débat et le dialogue dont je ne peux que constater que nous sommes incapables. Sans doute est-ce spécifiquement lié à mon pays, mais toute critique négative est comprise comme une agression, et le symptôme en est que tout débat un peu polémique se résume en général à un échange d’insultes. Tous les débats de société que nous aurions dû avoir ces derniers temps, et qui auraient pu être importants, faire avancer notre conception de la vie sociale, et de ce vers quoi nous allons, n’ont été que des invectives. Ils n’avaient aucun intérêt, et j’ai renoncé à les suivre.

Il ne suffit pas de l’emporter pour avoir raison. Il ne suffit pas d’avoir raison pour avoir le droit d’insulter son adversaire et inversement, perdre ne veut pas dire qu’on a raison seul contre tous, et ne donne pas non plus le droit d’invectiver. Tout cela ne tient pas compte d’une chose : nous ne savons pas ce qui est juste. Nous pouvons avoir des convictions, avoir envie de faire avancer notre conception du monde, mais fondamentalement ce n’est pas là une science exacte, et nous pouvons tous nous tromper.

Je crois que nous faisons tous erreurs sur le sens du débat politique. Il ne s’agit pas de se heurter les uns aux autres en durcissant nos positions et en aiguisant les insultes, mais de chercher en commun ce vers quoi nous pourrions aller. En fait, il n’y a plus de nous. Il n’y a que des affrontements individuels et des lignes de ruptures qui se dessinent, qui deviennent des frontières, qui se hérissent d’invectives et qui font qu’on ne se parle plus si on est en désaccord. J’ai souvent renoncé à poser les questions que j’aurais voulu poser, à apporter les nuances que j’aurais voulu apporter, exposer mes doutes ou mes incertitudes. Il n’y a pas de place pour les faire entendre dans le débat public qui n’est qu’une caricature de débat. Il suffit d’hurler plus fort et celui qui hurle le plus fort a raison. Il n’a aucun intérêt.

De cette incompréhension du politique, et de cette trahison de ce qu’est la démocratie qui est née du dialogue, nous voyons les traces sur la TL qui est une émanation de notre corps social. On ne se parle pas. On redit sous une autre forme ce que les autres ont dit. On n’échange pas. On ne pose pas de questions. On n’échange pas. Surtout on n’échange pas.

Je n’ai pas l’intention de changer le monde. Je constate ce qu’il est. Je préfère me retirer dans ma vie intérieure parce que ce que nous aurions pu faire d’internet, pour le moment nous ne l’avons pas fait. J’avoue que je suis très pessimiste. Nous avions un espace d’échanges possibles, d’effervescence, de discussion, de partage et nous en faisons un espace d’autopublicité. Entendons nous bien : je ne critique pas Internet. Je suis déçue par ce que nous sommes en train d’en faire, qui n’a aucun intérêt dans les lieux d’échanges qui pourraient être, c’est-à-dire les réseaux sociaux.

On poste ce qu’on a fait. On polit son moi social. On est dans un solipsisme égocentrique. On fait suivre ce que les autres ont fait pour qu’ils fassent suivre ce que nous avons fait. C’est circulaire et sans intérêt. On ne discute de rien. On juxtapose des présences, à peu près aussi chaleureusement que dans le métro. Et puis il y a les anonymes qui insultent, et qui pour moi sont le symbole de la lâcheté. C’est une des raisons pour lesquelles je réponds très peu aux profils anonymes, car il est inutile de discuter avec quelqu’un qui, s’il n’est pas d’accord, passera aux insultes sans avoir à assumer dans le champ social sa grossièreté.

Restent heureusement les espaces plus personnels que nous pouvons ouvrir, qui fonctionnent comme des espaces d’accueil et d’interactions enrichissantes.

@ Convivio

One thought on “«Time Line [Panta rei _ ?_]».

  1. je crois que le problème pour la TL est que les mots ont été tellement triturés, tant ont perdu leur sens ou en ont changé qu’on ne peut se fier à eux pour un dialogue sans risque de heurt pour incompréhension quand l’échange ne comprend pas la mimique
    la langue a perdu, surtout en politique, toute sécurité